Valérie Bègue, emblème d'une décennie
CLICANOO.COM | Publié le 24 janvier 2010
Ce n'est que de la fanfreluche. Et pourtant, les rocambolesques aventures de notre Miss France 2008 sont un condensé de la Réunion des années 2000.
Explications.
Dans quel autre département français un évêque serait-il venu au secours d'une reine de beauté ? Avouons-le : le scénario de ce que tout le monde finit par appeler « l'affaire » Valérie Bègue, à la fin 2008, dépassait presque toute logique raisonnable. Cette ravissante princesse moderne s'était transformée en l'idole de tout un peuple, idole menacée par des fantômes d'un temps que lon croyait révolu. Une affaire d'Etat, si la Réunion était un Etat. Dire que la Nasyon fut menacée est à peine exagéré. Dans l'esprit des milliers de Réunionnais qui s'exprimaient sur les ondes et dans les journaux, en ce drôle de Noël 2008, cette idée-là était bien ancrée : une autorité de France, coiffée d'un chapeau, espérait faire courber l'échine à la représentante de toute île, alors même qu'elle atteignait le but ultime dont rêve la Réunion tout entière : être vue, aimée et admirée du monde extérieur. Evidemment, lorsqu'elle est élue Miss Réunion le 18 août 2007, Valérie Bègue ignore tout de son destin Nasyonal. Elle représente la beauté que la Réunion aime se vanter d'avoir : métisse, ni trop claire ni trop foncée, moderne, riante, brillante sans être tape-à-l'½il. Valérie Bègue, c'est la beauté délicate des cascades, des ravines, des cirques, et le caractère trempé du basalte volcanique. Aussi, lorsqu'elle accède à l'écharpe de Miss France, le 8 décembre, elle devient une idole, une icône, comparable à Jackson Richardon en handball. Valérie réussit déor, et porte, d'un seul coup, une responsabilité dont elle ignore encore le poids. En outre, cette élection ne constitue-t-elle pas une revanche par rapport à cette si grande injustice vécue trois ans plus tôt, en ce samedi 3 décembre 2005, lorsque Emilie Minatchy fut élimitée de la Star Académy ? Le résultat d'un grave manquement de nos opérateurs téléphoniques à leur devoir nasyonal. Inconscients : la patrie était en danger et ils n'avaient pas ouvert suffisamment de lignes pour envoyer des textos !
France chérie, ici c'est la Réunion, enfant sage, enfant modèle de la République !
Mais cette fois, c'est sûr, personne n'empêchera la Réunion de représenter pendant un an les couleurs bleu-blanc-rouge. L'honneur ultime, pour une Réunion anti-bidep, anti-lois- pays et plus départementaliste que jamais. La reconnaissance de tous ses efforts consentis à bannir des esprits toute velléité indépendantiste, autonomiste, voire tout souffle de violence collective. Ici, ce n'est pas les Antilles, France chérie. Ici, c'est la Réunion, enfant sage, enfant modèle de la République. Mais survient l'impensable : la publication par le magazine Entrevue de photos montrant Valérie Bègue léchant du yaourt sur un galet ou allongée crucifiée dans une piscine. Valérie Bègue est alors en visite dans son île et Geneviève de Fontenay demande sa démission. « Elle n'a qu'à rester là-bas », lance-t-elle. Un « là-bas » à la portée inimaginable. Est-ce le mot « bas » ? En tout cas, la Réunion se sent insultée, trahie, humiliée comme aux plus belles heures de la puissance coloniale. Ces photos sont osées, certes, mais elles ont un caractère « privé », plaide-t-on. Et puis quelle est donc cette malédiction qui veut que Laurent Robert échoue aux portes de l'équipe de France, qu'aucun de nos élus ne soit ministre, qu'aucun de nos chanteurs ne vende autant de disques que Kassav' et que même notre miss voie s'envoler sa courronne. De déroulera alors un étonnant sursaut nasyonal. Le 22 décembre, Mgr Aubry en personne défend la belle qui défilait devant les caméras de TF1 en maillot de bain avec des ailes d'ange. Le lendemain, des gens descendent dans la rue, des politiques s'expriment. Le 28 décembre, un compromis est trouvé à Paris : Valérie gardera sa courronne mais ne représentera pas la France à Miss Monde. Comme un message transmis à tous les Réunionnais des années 2000 : on peut aujourd'hui briller ailleurs que sur son île, à condition de ne pas plier l'échine. Fallait-il une miss pour donner cette leçon ? Sans doute.
Dossier : David Chassagne-Photos Archives